Interview de l'auteur (Blog "Comprendre ce là-bas- 2ère partie)

Entretien avec Gilles Munier, deuxième partie

"Il y a dans la vie de St John Philby tous les ingrédients pour en faire une sorte de héros tiers-mondiste"


-Partie 2 : les grands espions-

 

Un chapitre entier est consacré au fameux Thomas Edward Lawrence, plus connu sous le nom de Lawrence d'Arabie. Vous faites de lui un portrait assez nuancé : vu par beaucoup comme le leader d'une révolution arabe, progressiste dans l'âme et star des médias, vous préférez projeter l'image d'un homme dépressif, opportuniste et partisan d'un rapprochement britannique avec Hitler et Mussolini. Pourquoi ce choix éditorial ?

Lawrence n’était pas particulièrement progressiste. C’était un aventurier courageux mais dépressif, la plupart de ses contemporains en conviennent. Les conférences affabulatrices du journaliste américain Lowell Thomas et le film de David Lean, remarquable, en ont fait le leader de la Révolte arabe, mais il n’était qu’un pion dans le jeu de l’Intelligence Service. Dans les pays arabes, il est généralement perçu comme un manipulateur et un menteur. C’est aussi ce qui s’est dégagé de mes lectures et de mes entretiens avec des nationalistes arabes. Pour ce qui concerne sa position à l’égard de Hitler, il faut noter qu’il existait, dans les années 30, beaucoup de passerelles entre l’aristocratie britannique et les nazis. J’ai déjà parlé des extrémistes du Kidnergarden, mais il n’y avait pas qu’eux. La contribution de banques anglo-saxonnes et d’Henri Deterding, patron de la Dutch Shell, à la montée du nazisme sont connues. Plusieurs collègues de Lawrence gravitaient autour des partis fascistes anglais. Hitler avait invité Lawrence à le rencontrer et il était sur le point de répondre quand sa mort dans un curieux accident de moto l’en a empêché. Mon portrait de T.E Lawrence ne résulte pas d’un choix éditorial, mais d’une intime conviction.

Une autre partie de votre ouvrage analyse l'œuvre et la vie de St John Philby, moins connu du grand public. Avec le recul nécessaire, quel a été l'impact des actions de cet espion dans la région ? Sa critique acerbe de la politique arabe britannique pourrait-elle, si sa vie et son œuvre étaient plus médiatisés, faire de lui une sorte de héros tiers-mondiste ?

Oui, il y a dans la vie de St John Philby tous les ingrédients pour en faire une sorte de héros tiers-mondiste. Il aimait profondément l’Arabie. Il s’était converti à l’islam, et pas pour la forme comme cela avait été le cas de plusieurs agents britanniques ou français ; sinon Kim, son fils – le grand espion soviétique – ne l’aurait pas fait enterrer dans un cimetière musulman à Beyrouth. St John Philby connaissait la perfidie des tenants de l’empire britannique mieux que personne et se méfiait des manigances des gens du Kindergarten. Il a eu raison de convaincre le roi Ibn Saoud de se dégager de l’emprise britannique et de jouer la carte américaine. A l’époque, il n’avait pas d’autre choix. Dommage que cela ait ensuite mal tourné. Quoi qu’il en soit, son influence sur l’histoire du Proche-Orient a été longue, plus positive et plus grande que celle de Lawrence qu’il détestait… cordialement.

 

Avec Lawrence et Philby, la Grande-Bretagne n'a pourtant pas le monopole des espions de l'or noir. Moins connu, le rôle de l'Allemagne fût aussi déterminant dans la découpe du Proche et du Moyen-Orient. Brièvement, quels ont été les plus grands espions allemands, et que faut-il retenir de leurs actions ?

 

Le plus grand espion allemand était un juif converti, le baron Max von Hoppenheim [cf. illustration NDLR]. Il a servi le Kaiser Guillaume II, puis Adolphe Hitler qui l’a fait « Aryen d’honneur »… C’était un archéologue renommé. Chef du Bureau de renseignement pour l’Est qui couvrait le Proche-Orient, la Perse, l’Afghanistan et les Indes britanniques, il fut l’âme cachée du djihad anti- anglais dans l’empire Ottoman et du « complot germano-indou », la tentative la plus sérieuse de libération de l’Inde menée depuis Napoléon 1er. Les missions de Wilhelm Wassmuss, pendant la Première guerre mondiale, pour soulever les tribus du sud de la Perse ou de Werner Otto von Hentig et Oskar von Niedermayer en Afghanistan, relèvent de l’épopée. Pendant la Seconde guerre mondiale, en Egypte, des hommes comme Gaafar John Eppler – agent de l’Abwehr, dirigée par l’amiral Canaris - et Fritz Grobba, à Bagdad, ont donné du fil à retordre à l’Intelligence Service. Sans la décision d’Hitler d’attaquer la Russie, la révolution de Rachid Ali, en 1941, en Irak, l’aurait peut être emportée.

A la différence des dirigeants britanniques et français qui ne parvenaient pas à se débarrasser de leur esprit colonialiste, les Allemands jouissaient en Orient d’un capital de confiance remontant à Charlemagne et à Frédéric II de Hohenstaufen. Au 13ème siècle, cet empereur hors norme, était considéré comme l’antéchrist par le Pape. Il parlait arabe et fut, comme roi de Jérusalem, un gardien des lieux saints respecté des musulmans. Guillaume II – Hohenstaufen, comme lui - relança intelligemment cette politique avec la Turquie ottomane et le monde musulman. Hitler profita de cet héritage, maladroitement, à grand renfort de déclarations sans lendemain, et de promesses non tenues, quoi qu’en disent les Israéliens et leurs affidés. En dépit des vicissitudes de l’histoire, les Allemands bénéficient encore - du Maghreb au Machrek - d’un a priori favorable, du seul fait qu’ils n’ont jamais eu de colonies arabes.

 

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